Renommer pour dominer : Trump impose sa marque sur la carte mondiale

À l’ère du numérique, où l’information est omniprésente et fugace, certaines décisions politiques méritent un arrêt sur image. La dernière en date ? Donald Trump rebaptisant le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique ». Un simple caprice ? Une provocation ? Pas du tout. Ce geste s’inscrit dans une stratégie de communication nationaliste bien rodée qui joue sur le pouvoir performatif du langage.

Le pouvoir performatif du langage

La philosophe Judith Butler, dans son ouvrage Le pouvoir des mots. Politique du performatif, souligne que le langage ne se contente pas de décrire la réalité, mais qu’il la façonne activement. En renommant un lieu géographique, un leader politique ne fait pas qu’imposer une nouvelle appellation ; il redéfinit les perceptions et les relations associées à cet espace. Cette action performative vise à restructurer la réalité en fonction d’une idéologie spécifique.

Une stratégie nationaliste ciblée

En rebaptisant le golfe du Mexique, Trump cherche à affirmer la suprématie des États-Unis sur cette région et consolide ainsi une identité nationale forte. Ce geste, bien que symbolique, vise à mobiliser ses partisans autour d’une vision unifiée et souveraine de la nation.

La question de l’« Amérique »

L’usage du terme « Amérique » pour désigner exclusivement les États-Unis est répandu, bien que ce mot désigne un continent regroupant plusieurs nations. Cette appropriation linguistique traduit une vision centrée sur les États-Unis, reléguant au second plan les autres pays du continent. Les citoyens américains se désignent eux-mêmes comme « Américains ».

En France, bien que l’appellation « États-Uniens » existe, elle demeure peu utilisée. Dans le monde hispanophone, on leur préfère des termes comme « estadounidenses », ou plus familièrement, « Yankees » ou encore « Gringos » (qui peuvent être dépréciatifs). En rebaptisant le golfe du Mexique, Trump accentue cette appropriation, insinuant que « l’Amérique » se réduit aux seuls États-Unis, au détriment des autres nations du continent.

Le rôle des plateformes numériques dans la propagation du discours politique

La rapidité avec laquelle des entreprises technologiques comme Google ont adopté cette nouvelle dénomination soulève des questions sur le rôle des plateformes numériques dans la diffusion et la légitimation des décisions politiques. En modifiant presque immédiatement leurs cartes, ces entreprises participent à la propagation du discours politique. Cette collaboration entre le pouvoir politique et les géants de la technologie souligne l’influence considérable que ces derniers exercent sur la perception publique et la réalité géopolitique.

Renforcement de l’image de pouvoir de Donald Trump

La décision de Donald Trump de rebaptiser le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » s’inscrit dans une série d’actions visant à renforcer son image de leader puissant et incontesté. Cette initiative symbolique, bien que sans portée juridique internationale, reflète une volonté de redéfinir les perceptions géopolitiques en faveur des États-Unis.

La théorie du philosophe J.L. Austin, exposée dans son ouvrage How to Do Things with Words, éclaire cette dynamique. Austin avance que certains énoncés, qu’il appelle « actes performatifs », ne se contentent pas de décrire une action, mais la réalisent par le simple fait d’être prononcés. Par exemple, en déclarant « Je promets », l’orateur effectue l’acte de promettre. De même, en renommant le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique », Trump ne se contente pas de proposer un nouveau nom ; il exerce un acte performatif visant à redéfinir la réalité géopolitique selon son agenda politique.

Selon Austin, les énoncés performatifs accomplissent une action par leur seule énonciation. Par exemple, lorsqu’un président déclare « Je déclare la séance ouverte », il ouvre effectivement la séance par cet acte de parole. En réalité, rebaptiser le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » n’affecte en rien les droits souverains des autres nations riveraines, telles que le Mexique ou Cuba. Mais par cet acte performatif, Trump impose une nouvelle réalité linguistique et symbolique, renforçant ainsi son image de leader capable de redéfinir les cadres établis.

Parallèlement, l’administration Trump a intensifié sa politique migratoire stricte, notamment envers les migrants mexicains. Depuis sa réinvestiture, des milliers de migrants ont été expulsés vers le Mexique, y compris des non-Mexicains, mettant à l’épreuve les capacités d’accueil du pays voisin. Ces actions témoignent d’une approche unilatérale des relations internationales, où les décisions américaines prévalent sans nécessairement tenir compte des implications pour les autres nations concernées.

Trump cherche à affirmer la suprématie des États-Unis, tant sur le plan symbolique que politique, en redéfinissant les frontières et en contrôlant strictement l’immigration. Cette stratégie vise à renforcer une identité nationale forte, parfois au détriment des relations diplomatiques et des considérations humanitaires.

Exemples de renommages de lieux géographiques à des fins politiques

Le changement de noms de lieux géographiques est souvent utilisé comme un outil politique pour affirmer une identité, revendiquer une souveraineté ou réécrire une histoire collective. Voici quelques exemples notables :

      • Espagne post-franquiste : Après la dictature franquiste, de nombreuses villes ont restauré leurs noms catalans, galiciens ou basques, remplaçant les versions castillanisées imposées pendant le régime.

      • France : Georges Frêche, ancien président de la région Languedoc-Roussillon, a proposé de renommer la région en « Septimanie » pour renforcer l’identité régionale et affirmer le pouvoir local face à l’État central.

      • Lettonie : La ville de Riga a rebaptisé la rue abritant l’ambassade de Russie en « rue de l’Indépendance-ukrainienne » en réponse à la guerre en Ukraine, affichant ainsi un soutien symbolique à l’Ukraine.

      • Contexte soviétique : Dans les anciennes républiques soviétiques, de nombreuses rues et lieux ont été nommés pour glorifier des personnalités révolutionnaires et soviétiques, reflétant l’idéologie du régime communiste.

    • Ukraine : À la suite du conflit avec la Russie, certaines villes ukrainiennes ont « ukrainisé » leurs toponymes, remplaçant l’orthographe russe par l’orthographe ukrainienne, comme « Kyiv » au lieu de « Kiev ».

      Ces exemples démontrent comment la toponymie peut être instrumentalisée pour servir des objectifs politiques en influençant la perception collective et l’identité nationale.

    Exemples de renommages de lieux controversés

    La modification des noms de lieux peut également susciter des controverses et refléter des tensions entre mémoire collective, identité et valeurs sociétales. Voici quelques cas emblématiques :

        • Quartier « La Négresse » à Biarritz : Ce nom, perçu comme offensant, a provoqué une vive polémique. La Cour administrative d’appel a ordonné à la ville de Biarritz de changer cette dénomination, la jugeant « attentatoire à la dignité humaine ».

        • Espace vert Abbé Pierre à Paris : Après la révélation d’agressions sexuelles impliquant l’Abbé Pierre, la Ville de Paris a décidé en 2024 de retirer son nom de l’espace qui lui était dédié depuis 2009, suscitant des débats sur la mémoire et la réévaluation des figures publiques. Le Monde

        • École Bugeaud à Marseille : Suite à une mobilisation citoyenne, cette école portant le nom d’un militaire colonial a été rebaptisée Ahmed Litim, en hommage à un tirailleur algérien, reflétant une volonté de reconnaître des figures plus inclusives.

        • Rue Amherst à Montréal : Des débats ont eu lieu pour renommer cette rue, Amherst étant accusé d’avoir commis des actes répréhensibles envers les populations autochtones, illustrant les tensions autour de la commémoration de figures historiques controversées.

        • Station de métro Lionel-Groulx à Montréal : Cette dénomination a suscité des controverses en raison des positions antisémites attribuées à Lionel Groulx, soulevant des questions sur les critères de nomination des lieux publics.

      Sur Google Maps, d’autres régions du monde sont affichées avec des doubles appellations, à cause de différends géopolitiques ou des revendications territoriales. Les îles Malouines, par exemple, sont également connues sous le nom d’« îles Falkland », en fonction des perspectives argentines ou britanniques. De même, la mer située entre le Japon et la Corée du Sud est désignée comme « mer du Japon » ou « mer de l’Est », selon les sensibilités nationales.

      Communiquer, un outil toujours stratégique

      Pour les professionnels de la communication, cet exemple souligne l’importance de la maîtrise du langage dans la construction d’un message politique. Les mots choisis peuvent façonner les perceptions et influencer les identités collectives. Comprendre le pouvoir performatif du langage est essentiel pour élaborer des stratégies de communication efficaces qui résonnent avec le public cible.

      La décision de Donald Trump de renommer le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » démontre comment le langage, utilisé stratégiquement, peut servir à renforcer un discours nationaliste et à influencer la perception collective. C’est un rappel puissant de l’impact des mots dans la construction et la diffusion d’une idéologie.